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10 semaines et 2 jours après la rupture

  • Jun 9, 2025
  • 3 min read

Cela fait maintenant dix semaines et deux jours que je dors de ton côté du lit. Cette nuit, pour la première fois, je reprends la place que j’avais initialement choisie, puis longtemps subie. Mon corps s’adapte intuitivement et te rends ce qui t’appartenait. Je suis surprise de cette mémoire de forme et un peu menacée. Par quelle force me déplaces-tu invisiblement, après deux petites heures post-coïtales?

 

Les habitudes réemménagent et avec elles mes ruminations. Je me souviens les semaines passées, où dans l’œil du cyclone, je tentais de prendre de la hauteur, et celle-ci dictait ma froideur, ma colère, mon extraction de toi, sous l’étendoir sanglant du Juste. Pourtant, une autre hauteur se dévoile aujourd’hui.

 

Tout est juste et tout est vrai à chaque instant. Je commence donc par compatir avec ma peau précédente. Bien sûr, ce précepte ne s’applique pas à tes états seconds. Mais malgré ma sobriété vis-à-vis de substances extérieures, je me demande: n’étais-je pas moi aussi dans un état d’affectation chimique ?

 

J’envisage l’hypothèse que ces deux mois aient été tout bonnement une grande phase maniaque, une douce crise en cloche qui redescend et arrête à peine de me sonner. Que mes réactions aient été excessives, ou risibles, ou pompeuses. Une dissociation violente pour ne pas sentir, ne pas penser, et tenir les cinq semaines pour mon objectif. Une croisade pour mes convictions et contre les ténèbres noires de ta poudre blanche. Tout a brûlé sur mon passage. Dragon-guillotine au feu, remède par brûlure au troisième degré, incendie pour tuer toutes les racines qui te resteraient.

Avec le temps, et avec le changement de cycle, ce pitta s'est adoucit et nuancé. Demeure le manque, les expressions interloquées, les questions sans réponse, l'admission de l'ignorance. Le credo recule et sèche sur la plage d'une vérité multifacétieuse et complexe. Le fantôme du dogme cherche à me bousculer encore: toute nuance ne serait que faiblesse intellectuelle et sentimentale, perdition naïve à l'autel d'un soi-disant amour. Je me retrouve à débroussailler entre le mental et l'esprit, entre vulnérabilité et croyances, entre actions alignées et réactions reptiliennes.


Les résultats médicaux me rendent à l’évidence : à l’exception de mon pied gauche que je tartine de crème cortisonique, mon corps ne s’est jamais aussi bien porté. Tous les bilans sanguins confirment l’absence d’inflammation, de stress oxydatif et de cortisol, mais si mes gestes parlaient d’eux-mêmes, en causes sans symptômes ? Tiendrai-je vraiment encore longtemps, à un repas par jour ? Le désir charnel retombera-t-il après la phase lutéale dans laquelle tu m’as retrouvée ? Un message et rendez-vous par semaine, est-ce trop peu? N'ai-je que craché du feu et provoqué ma dérégulation ? Ta pudeur a éclipsé ta présence physique durant toute cette période moyenâgeuse, et avec elle ce qui me miroitait depuis quatre ans. Je peine désormais à voir les contours de chacun de mes corps, consciente pourtant que tu ne m'en reflétait qu'une minorité.


Ce n’est que le mental qui m’a barbouillé de couleurs. Par synesthésie, je me souviens des cours de dessin en primaire, où d’aucuns tenaient une palette de couleurs aux contours définis comme des échantillons de grand magasin, là où d’autres tartinaient le tout, soit par flemme de tremper leur pinceau dans le pot de confiture faisant office de bocal soit par curiosité du résultat chimique d’un arc-en-ciel qui se mélange. Ces derniers constataient inéluctablement une concoction brune excrément, bonne à jeter. La palette de mon mental porte des mélanges peu soignés, et d’autres harmonieux.  Le temps et les pluies printanières la rincent à mesure, mais j’espère que les teintes réussies auront séché suffisamment pour ne pas s’estomper.

 

Je pensais ferme que ces deux mois avaient été une annihilation de tout le connu, un fil d’Ariane après la victoire sur le Minotaure, une restauration au grattoir jusqu’à retrouver une toile blanche. Je m’aperçois maintenant que je ne suis pas une palette neuve, ni emballée, ni vierge. Les histoires et les couleurs se superposeront. Les ébauches séchées et les vilains croquis serviront de support à la prochaine œuvre. Il y restera aussi des trésors cachés, que le développement encore inachevé de mon lobe frontal condamnera à l’état embryonnaire et à jamais aux oubliettes.

 

Dans ce paysage, je t’ai fossilisé. Désormais tu t’es réanimé et je crains que tu ne déchires ma toile plutôt que tu ne te dilues, te mallées et que l’on se mélange à nouveau – dans une toile belle, sans accrochage mais digne d’être accrochée. Dans un périmètre libre, extensible, sans encadrement mais sain et sauf. Au final, je n'en sais trop rien encore. Mais à la postérité, je préfère le présent de notre propre Holi.

 

 
 
 

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