10 semaines après la rupture
- Jun 7, 2025
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J’ai attendu de longs jours pour ton prochain geste. J’ai tiré les oracles, écouté les tarots, photographié ton courrier pour t’informer diligemment. Est-ce vraiment mamihlapinatapai si je l’ai guetté?
Tu t’es enfin décidé à m’inviter pour une balade. Ta pudeur propose fin de matinée… je préfère encore attendre quelques heures et t’avoir au coucher du soleil et à la tombée de la nuit. Tu prévois une mouette, une balade, un repas, encore une balade. Je m’apprêterai pour tout, y compris pour un dessert que tu n’annonces pas. Je me tiens avec reconnaissance à la logistique dont tu m’as déchargée. C’est le propre des débuts de ne pas s’inquiéter de la suite.
Je m’achète un ensemble sous pression environnante pour changer de peau. Je me prépare.
Sous la douche, chaque pulvérisation d’eau m’envoie de nouvelles questions.
T’ai-je jamais aimé? Aimais-je juste le fait de me savoir aimée ? Suis-je au-delà des sensations fortes avec toi ? Est-ce la déception qui pèse le plus lourd? Ou est-ce simplement le fait d’avoir 30 ans, d’être moins inquiète? Une nouvelle confiance en moi ? L’accent sur ce que j’émane plutôt que ce que tu éprouveras ? J’oscille.
Peu avant ton arrivée, l’anxiété se manifeste. J’espère ne pas me coucher dans un lit de salades. J’appréhende les révélations que tu t’apprêtes à me faire. Vont-elles me lancer une migraine, emmurer ma vulve et pincer mes lèvres? Tes premières bribes m’avaient désintéressé, déjà si désabusée qu’elles m’étonnaient à peine. Le travail de ces deux mois a été si profond que je crois fervemment que tu ne me secoueras plus. Et si je me renfrogne, arriveras-tu encore à m’adoucir ensuite? Je te crois désormais à l’épiderme et non plus dans mes tripes. Pourtant, cet épiderme avait frissonné à ton contact. Est-ce alors juste un appétit d’intimité ? La sécurité d’un désir assouvissable ? Je me demande à quel moment tu m’embrasseras, mais ne l’imagine pas sans la finalité de la pénétration. Cela ne me dégoûte pas, je le désire même. Que tu funambules parfaitement entre une fougue intenable et ta force retenue pour ne pas m’écrabouiller.
J’ouvre la porte sur un bouquet coloré rempli de symbolisme. Ton arrivée m’ancre au présent, bien que je sache que le périple dans le passé sera inévitable et rude. Immédiatement, tu me propulses dans le vif du sujet, et me répulse par ton aveu rapide que celui-ci est encore très actif dans ton esprit. Les questions fusent. Quelle forme prend l’addiction et quels signaux envoie-t-elle ? Il est une incongruence que je ne parviens toujours pas à comprendre : celle d’ouvertement rejeter la substance, l’état même qu’elle provoque et tout à la fois être lentement, gravitationnellement ramé vers elle. Tu ne débats pas des pieds ni ne sanglottes pendant la prise, tu ne sautes pas à l'eau pour quitter la galère, mais tu sens son étau se resserrer sur ton environnement, ton mental et enfin, dans l’abandon et la défaite, ton corps. Tu avoues que tu avais peur, tous les jours. Une crainte latente et constante.
Nos pas synchronisés, ininterrompus, bercent les aveus trop blessants et absorbent leurs coups.
On découvre la cuisine persane sur une terrasse peu ensoleillée et venteuse. Le face-à-face est trop intime, on prend donc deux tables et on se frôle en diagonale, chacun dans son couloir, ne partager qu'un pan et un cendrier. J’ai faim et tu sais que je ne suis alors pas moi-même. Le thé au cardamome est réconfortant et nous porte loin de la ville. Tu oses des je t’aime, mon regard fuit, flatté et peureux. Tu annonces un plan flou, indexé de guérison, de reconquête et d’une nouvelle chute en amour. Je rétorque mon âge, mes besoins, le risque que tu constitues et assèche tes espoirs.
Tu avoues ensuite que le lendemain du soir fatidique, devant mon message de rejet, tu avais baissé les bras et suivi ton démon jusqu’à Amsterdam pour le weekend ; je tombe des nues, mon estomac se tord, mon cerveau gèle dans la tentative d'intégrer cette nouvelle abrupte et logistique insoupçonnée. Le moyen le plus sainple de m’autoréguler est désormais de marcher. Je m’éclipse de la terrasse sans me retourner et sans égard envers l’étiquette sociale. Tu te charges des pots cassés et canalise la confusion de nos hôtes comme tu as déjà dû le faire tant de fois. Mes pas résonnent dans tout mon corps pour me rappeler du ici, du maintenant, alors que mon esprit est au 21 mars. 12'000 pas cette fois-ci, toi à mes trousses et moi essayant de te semer, mais jamais complètement. Tu me poursuis, en défendant ton choix d’être honnête avec moi et en assumant d’en essuyer les vagues.
On s’arrête sur un banc. Mon agitation est désormais abatement. Après l'attention focalisée sur tes actes, elle se dirige en moi, là où mon passif rumine toujours. Les mots tournent dans ma bouche, j'intervertis les juxtapositions et j'essaie en t'observant de modéliser quels changements physiques et posturaux se préparent. Enfin, je te demande si tu veux tester ta propre capacité de pardon et la grandeur de ton propre cœur. Tu acquiesces, et te décris une nuit rien qu'à moi ,où j’ai choisi de m’emporter dans un moment de résolution tardive avec mon ancien compagnon, sur fond de rebetiko. C’était une reconnexion à moi-même et à toute la culture qui pulse de plus en plus faiblement en moi depuis que j’existe à tes côtés. C’était l’excitation d’une soirée d’hiver athénienne et la douleur d’une musique qui résonne. C’était la douceur des pichets de rakomelo et la poésie brumeuse qu’ils infusent à l’esprit. C’était la spontanéité d’entendre ma voix chanter et d’observer le silence installé. C’était la culmination en un baiser ivre, pour remercier pour le moment octroyé plutôt que par désir. Un baiser à moi-même, alors que mes mains repoussaient son corps et mes lèvres protégeaient ma langue contre sa prise. Un dégoût de l’autre et un désir de moi. La fin du récit te trouve recroquevillé. Tu es silencieux et vide, mais fidèle à ta promesse, tu restes et ne t’enfuis pas. Je t’en suis reconnaissante. Après de longues minutes, on reprend la marche à la recherche d’une bière que tu réclames maintenant.
Les échanges se poursuivent. tantôt le manque de communication est assourdissant et désespérant, tantôt on se sent prendre des virages et générer une force cinétique. Dans l'accélération d'un de ces tournants, tu me demandes que l’on se revoie. Je me braque: ne veux pas me réduire à une amie, ni dîner avec mon ancien compagnon une fois par mois et gratter des plaies croûteuses. Quasi-régulée, j’essaie d’être sobre, courtoise, et juxtaposer les vœux plats et communs qui accompagnent une rupture enfin cordiale. On essaie de se dire au revoir, de se tourner le dos et de partir dans des directions opposées. A la place, on reste planté là, en pleine rue des Pâquis. Tu portes encore le carton de restes de nos plats perses. Tu sais que je ne veux pas le porter. C’est aussi une ancre. Tant qu’il restera cette transaction, tu ne partiras pas. On se regarde. Je te souris, supplie silencieusement de t’entendre dire quelque chose, quoi que ce soit. On claque de froid mais notre regard reste fixe. C’est un mélodrame muet. Les gens lèchent nos parois mais jamais ne nous séparent ni ne pénètrent notre aura. C’est un flot continu qui nous contourne, sous une caresse respectueuse. On est enfin une unité, un seul rocher, aux yeux des passants. Je sens une lumière stridente et aperçois le bus à l’arrêt. Il va droit à notre ancien appartement et je te propose qu’on s’y réchauffe. On court jusqu’au prochain arrêt, on choisit les places les plus cocooning et on se donne la main. Tu comptes m’accompagner « un bout » seulement, mais je préfère descendre immédiatement que de subir la scission entre ta présence en bas de l’immeuble et ma solitude dans l’ascenseur. Tu restes – j’espère encore une fois que ce sont ta discrétion et humilité qui euphémisent.
Je sais que tu peines aussi de ton côté. L’aveu que je t’ai fait pour alléger ma conscience confronte, d’une part, ta masculinité fragile et rigide à la fois et d’autre part, le chuchotement de ton profond que c’était effectivement insignifiant et ne saurait te menacer, nous menacer. Je voulais aussi diluer ton mal en me culpabilisant, mais ton verdict est strict : pas de compensation de fautes en droit pénal. Tu t’obstines à refuser de mitiger ta peine devant mon écart d’un soir.
On arrive enfin. Je chasse la gêne à la lumière des bougies et au tourbillon d'un encens. Tu préfères le confort du canapé – le lit serait trop intime pour nos corps timides.
Tu me parles de foot et me demande si j’ai de l’intérêt. Je te réponds que non. Tu me parles de nouveaux dossiers et me demande si j’ai de l’intérêt. Non plus. Sur ce canapé, et sous les crépitements, c’est mon âme qui cherche la tienne. Bien que cette dernière soit au lit d’une rivière colorée et agitée, une part d’elle transparaît dans ta sincérité. La mienne constate et s’approche.
Tu m’enlaces, joue contre joue, on se frotte. Nos lèvres ne se cherchent pas, mais elles sentent le magnétisme les rapprocher lentement et surement. Tout d’un coup, tu attrapes mon cou de ta main et éloignes ton visage. Tu m’embrasses. C’est fougueux, mes dents s’aventurent dans la faim de garder tes lèvres tout près et ne pas risquer de les perdre.
La physique de nos corps est prodigieuse alors qu’on tâtonne encore. Tu défais ta ceinture sans interrompre nos baisers, tu étire mon décolleté pour attraper mon sein gauche. Mon plaisir me chatouille alors que j’anticipe la suite. Tu glisses le long de mon corps, je te supplie de me libérer de ma culotte et tu trônes, entre mes jambes, prêt. Cette fois, je ne te regarde pas pour t’encourager. Je sais que tu sais et que j’en gémirai. Je brûle d’envie de te relever pour que tu me pénètres, mais je me rappelle combien ce plaisir te manquait et préfère te laisser faire. Tu crées l’instant et monte en moi. Avant que l'on s'emboîte, j’arrache ton polo, pour vivre cet instant peau contre peau. Tu viens, tu glisses et me fige farouchement sur ton membre, Nos va-et-vient sont désorientés mais parfaitement synchronisés. Ce n’est pas la mémoire des corps, car notre rencontre est nouvelle cette nuit.
Tu entends que j’ai ôté mon stérilet il y a à peine une semaine pour me ré-approprier mon corps, ma feminité et mon écoute à l’intérieur. Les jours sont dangereux et nous sommes sages. Je cherche désespérément le seul préservatif de la boîte à pharmacie – que l’on gardait par sentimentalisme plus que par réel besoin, étant donné que c’est celui que tu portais dans ta poche notre première nuit. Il n’est plus là, j’ai dû vicieusement le mettre dans tes cartons quand tu partais. Je veux reprendre, mais tu te retires après quelques élans trop moindres à mon goût, sentant la fin approcher. Mais ce n’est que nouveau début. Je m’installe sur ta bouche et alors que tu jongles entre tout ce que je te dispose, une main peut obéir à ma demande : touche-toi. Tu te mouilles et moi aussi. Tu restes couché, abattu et repu à la fois. A côté, je suis insatiable. Je vois un autre, un homme, auquel je veux m’abandonner pleinement, mais patiente par respect.
Tu soupires beaucoup et caches ton visage entier dans le coussin et mon aisselle. Tu dis sentir un mélange de bizarrerie, de bien-être et de dissociation. C’est un espace que tu connais, que tu es censé connaître, qui était autrefois à toi mais qui ne l’est désormais plus. Je le redécouvre aussi. Jamais nous n’avions consumé le canapé, trop occupés à l’entretien de notre confort matériel plutôt qu’à la nécessité de laisser vivre notre couple.
Je te demande la permission de t’embrasser partout. Tu es apaisé dans mes bras, je t’embrasse sur le haut de ton crâne et sens ton frisson entier. C’est un homme que j’ai dans les bras, pas un garçon.
Je suis tapie dans le silence. Mes autres sens sont enfin en éveil et taisent les vibrations de mes cordes vocales. Je te murmure que j’en veux encore et tu glisses ta main sous ma robe à présent froissée. Je suis chaude et humide, tu tâtonnes et me trouves. Face contre face, mes bras autour de ton cou, tu sais que ce seras long. Je retrouve ta patience et galanterie de toujours et cette fois-ci je chasse la culpabilité loin. Je sais que tu veux voir ça et le sentir sous tes doigts. Des souffles rauques sortent de moi, une nouvelle voix sans feinte. Tu ser(re)s, masculin divin. Cela devrait être une évidence et d’aucunes diront un devoir, mais une part de moi t’est profondément reconnaissante et éprouve de la chance. Un petit doute s’installe, je ne sais pas si je pourrais finir dans cette position. Puis je sens la vague venir, tu l’entends dans mes halètements plus forts et mes gémissements étouffés. Le sommet est intérieur, je ne veux pas de gaspillage énergétique. Enfin, je me crispe et me détend, tu sens que le voile est levé. Tu te glisses sous moi pour boire au rythme des contractions. La première vague descend, aucun de nous ne bouge. Tu poursuis avec ta bouche et c’est une deuxième vague qui vient, puis une troisième. Mon corps sonné gît. Comme jamais auparavant.
J’étais devenue fumeuse avide pour évacuer la tension invisible qui régnait dans nos mensonges. Sans toi, j’avais arrêté. Ce soir, je me réfugiais dans le rituel de mes cigarettes roulées pour me distraire et encaisser les discussions difficiles. Cette nuit, c’est à toi que je m’accroche et à rien d’autre.
Pour la première fois, les préliminaires m’apparaissent comme un acte à part entière – non plus intime mais un plaisir réel. On plaisante mais à demi-mot, je sais que nous venons d’enfoncer une porte. Bien que cloués au pas, on soupçonne ce que nous réserverait l’aventure. J’effleure enfin un au-delà, tu rencontres enfin ta femme sous ton emprise puissante.
Tu pars. A 1:44 je me couche enfin dans un tourbillon. La soirée fut longue, entrecoupées de longs silences pénibles, ou distants, ou complices, ou extasiés. Quelle palette. J’essaie de raisonner mon corps, mais il crie encore famine de toi. Des pensées confuses se réinstallent, les incongruences resurgissent.
Tu m’as dit que tu reviendrais quand je ne m’y attendrais pas. C’est long. Cela présuppose attendre assez longtemps pour décider et réussir à passer l’étape de ne plus s’y attendre. Comptes-tu disparaître ? Céderas-tu à ton désir le lendemain ? Je le veux si fort, mais ta retenue et ton humilité présagent ta paralysie. Ici sera ton oasis. Ici, tu t’octroieras le plaisir, tu auras carte blanche. Le monde est là, derrière de cette porte et 7 étages plus bas. Il sera là pour t’engloutir à nouveau. Alors abreuve-toi ici tant que tu veux avant de retourner à l’affront.
Je te cherche dans les mots, j’écris pour ne pas oublier. C’est toi que j’avais à l’esprit, toute la semaine. C’est maintenant toi que j’aurai dans la peau, pour tenir jusqu’à la prochaine fois. Je range mon stimulateur clitoridien poussiéreux, et je parie que tu fermes les onglets qui te vidangeaient. Je regarde le point d’interrogation sur mon chat et m’abandonne à des questions sans réponse. Promis, je vivrai d’ici là, mais j’attendrai que tu m’arroses.
Je veux me reglisser dans cette robe, te porter un peu plus longtemps. J’espère que les voisins auront pu profiter du spectacle et que l'on vivra encore une fois dans la prochaine anecdote d’un dîner d’amis.
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